Climat : les causes d’un échec

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Cet article est issu du numéro “Climat : comment expliquer l’échec depuis 30 ans” de la newsletter Nourritures terrestres.

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Ci-dessous, la traduction des extraits qui me semblent les plus intéressants de l’article de recherche intitulée « Trois décennies d’atténuation du changement climatique : pourquoi n’avons-nous pas infléchi la courbe des émissions mondiales ? ».

A noter que les affirmations citées ici sont sourcées dans l’article original mais que je ne remets pas ici les dizaines et dizaines de sources.

Industrie fossile

1. « La réduction rapide des émissions constitue une menace sérieuse pour les modèles économiques des entreprises d’énergies fossiles. De puissants groupes d’intérêts ont élaboré des stratégies pour discréditer directement la science du climat. (…) Le lobbying politique exercé par les géants des fossiles explique pourquoi l’accord de Paris ne mentionne pas explicitement la décarbonisation ou la réduction de la consommation de ressources fossiles, alors qu’il est scientifiquement prouvé que pour maintenir un réchauffement de 1,5 à 2 °C, il faut que la plupart des ressources fossiles restent dans le sol. »

2. « [Aujourd’hui] les opposants à la décarbonisation abandonnent de plus en plus le déni climatique pur et simple au profit d’autres stratégies de protection, comme la promotion insistante du gaz comme énergie de transition ».

Géopolitique et militarisme

3. « Le rôle de la géopolitique et des questions militaires reste étrangement peu abordé dans les débats sur la politique climatique ». (…) « La compétition géopolitique pour obtenir des sphères d’influence s’est faite via le contrôle de ressources comme le pétrole et le gaz, souvent soutenu par la force militaire pour sécuriser les infrastructures qui permettent leur extraction ».

4. « En outre, les acteurs militaires jouent depuis longtemps un rôle direct, sous-estimé, dans le changement climatique. Les opérations militaires quotidiennes génèrent de vastes émissions de gaz à effet de serre (GES). Des recherches récentes ont montré que l’armée américaine est le plus grand consommateur institutionnel de pétrole au monde et qu’elle émet plus de GES que la plupart des pays de taille moyenne. Si l’armée américaine était un pays, elle serait devant le Portugal, la Suède et le Danemark en termes de volume d’émissions de GES ».

(…) « Peu d’applications rivalisent avec les technologies militaires dans leurs besoins en intensité énergétique — qu’il s’agisse d’explosifs, d’aviation de combat, de propulsion navale, [etc.] ».

(…) « Le fait que la lutte contre les intérêts et imaginaires militaires soit si peu prise en compte dans le discours international sur le changement climatique est peut-être l’un des problèmes les plus importants dans ce domaine. »

Théories économiques et financiarisation

5. « Les différentes écoles économiques, qu’elles soient orthodoxes ou hétérodoxes, n’ont généralement pas réussi à intégrer la réalité biophysique (c’est-à-dire le monde non humain, les écosystèmes, les ressources naturelles, les polluants, etc.) ».

(…) « Le cadre de pensée de l’école néoclassique a une conséquence : elle favorise les recommandations politiques qui donnent la priorité aux possibilités de consommation plutôt qu’aux pertes de vie, et aux générations actuelles plutôt qu’aux générations futures. Voilà pourquoi des économistes « mainstream », tels que Stern et Nordhaus, en viennent à recommander des « niveaux optimaux de changement climatique » qui correspondent pourtant à des risques sérieux de changements extrêmes et irréversibles des conditions de vie sur Terre ».

6. « L’utilisation de l’argent comme unique mesure de la valeur signifie que tout devient comparable et donc échangeable. La création de plus de « mal » (par exemple, la pollution) peut ainsi être compensée par plus de « bien » (par exemple, la consommation), et les dommages irréversibles sont spécifiés comme des pertes de points de PIB ».

7. « La compétition sur les marchés financiers incite à reporter les coûts sur les autres. En ce sens, le changement climatique n’est pas le résultat d’une défaillance du marché, mais plutôt le résultat d’une économie d’accumulation de capital qui fonctionne parfaitement et qui s’efforce de transférer les coûts sur les autres, et en particulier sur ceux qui n’ont pas de voix ou de pouvoir (comme les pauvres, les générations futures, les enfants et les non-humains). »

8. « Les économistes mainstream ont participé activement à la défense de la solution du marché pour presque tout problème. Trois décennies plus tard, l’ampleur de l’échec de ces politiques suggère qu’une stratégie efficace pour réaliser les objectifs de Paris impliquera inévitablement un changement de paradigme : une remise en cause de l’hégémonie et des dogmes de la croissance économique et de la financiarisation de l’environnement ».

Modèles d’atténuation

9. « L’une des principales préoccupations concernant les « modèles d’évaluation intégrés » dits IAM [modèles utilisés dans le cadre des travaux du groupe III du GIEC, qui visent à prendre en compte les interactions entre les systèmes climatique, socioéconomique et technique] porte sur le type d’avenir qu’ils finissent par représenter et mettre en avant. Fondés sur la théorie néoclassique, les IAM s’appuient sur une compréhension linéaire et réductionniste du changement sociétal.

Les IAM ont tendance à privilégier les solutions de marché et les solutions technologiques déployables à grande échelle ; ils ne parviennent généralement pas à prendre en compte les facteurs qui sont moins faciles à modéliser ou à quantifier. Les aspects systémiques, incertains ou contestés — souvent liés aux questions sociales, politiques et éthiques et aux arbitrages à effectuer entre différentes mesures d’atténuation — sont plus susceptibles d’être exclus. Par conséquent, bien que les résultats des modèles soient censés être exploratoires plutôt que prescriptifs, ils ont tendance à mettre l’accent sur un ensemble restreint d’options technologiques pour réduire les émissions. »

« Un certain nombre de réponses axées sur la technologie ont gagné en influence, comme le montre l’exemple du captage et du stockage du carbone (CSC). Des études de comparaison de modèles ont mis en évidence le rôle central de niveaux importants de CSC dans les scénarios d’atténuation, malgré l’adoption considérablement limitée de cette technologie. Depuis le quatrième rapport d’évaluation du GIEC, les IAM dépendent fortement de l’élimination du CO2 dans l’atmosphère à grande échelle ou des émissions négatives ». (Pour comprendre pourquoi c’est un pari très périlleux, voir le numéro sur les enjeux des technologies de capture du carbone).

« Étant donné leur rôle central dans l’élaboration des politiques d’atténuation, les IAM façonnent activement l’avenir en faisant des choix implicites sur le type de politiques et de technologies nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques. »

« Les effets que des promesses technologiques hypothétiques et hautement improbables pourraient avoir sur les ambitions climatiques suscitent de nombreuses inquiétudes. L’hypothèse future de déploiement à grande échelle de technologies à émissions négatives permet de justifier des politiques climatiques incrémentielles et inchangées. (…) En permettant un dépassement du budget carbone, ces technologies réduisent [la sensation d’]urgence .»

« Dans l’ensemble, le recours à ces technologies à grande échelle dans les IAM fait partie d’une culture plus large d’optimisme technologique et d’une rationalité technico-économique limitée qui a sous-tendu l’élaboration des politiques au cours des 30 dernières années. Cela a créé un discours commode validant les approches existantes de la politique climatique, tout en marginalisant une série d’alternatives proposées ».

Systèmes d’approvisionnement énergétique

10. « Reconnaître qu’il n’y a pas encore eu de pic puis de déclin d’une source d’énergie commercialisée au profit d’une autre source est essentiel pour comprendre pourquoi les émissions sont restées obstinément élevées. » [cf le numéro « La transition énergétique n’a jamais existé »].

« Les systèmes énergétiques sont lents à changer et les nouvelles sources d’énergie seront limitées ou lentes dans leur capacité à remplacer les combustibles fossiles. Historiquement, dans la plupart des transitions techniques, une nouvelle technologie a émergé et a remplacé, plus ou moins vite, une ancienne technologie devenue redondante. Le système d’approvisionnement en énergie a été, dans une certaine mesure, à l’opposé de ce processus ».

11. « De nombreuses études montrent que le simple fait de laisser les installations fossiles existantes fonctionner jusqu’à leur fin de vie prévue suffirait à dépasser le budget carbone nécessaire pour maintenir les émissions en dessous de 1,5°C et 2°C. La mise hors service anticipée ou la réaffectation des infrastructures énergétiques est donc nécessaire pour respecter l’accord de Paris, quand bien même se développeraient effectivement des technologies à émissions négatives ».

Injustice climatique

12. « Les 1 % les plus riches du monde sont responsables de deux fois plus d’émissions que la moitié la plus pauvre. Leur empreinte carbone est plus de 100 fois supérieure, ce qui correspond à leur plus grande consommation, richesse et influence politique. Ces inégalités majeures sont structurellement liées aux formes dominantes de prise de décision politique et de répartition économique. Les communautés pauvres et marginalisées ne disposent pas des capacités de base nécessaires pour s’adapter aux niveaux actuels de réchauffement ».

13. « L’injustice peut être considérée comme un moteur qui mine systématiquement l’action climatique. La littérature scientifique examinée permet d’identifier trois mécanismes qui se renforcent mutuellement : premièrement, l’injustice dissocie les vulnérables des puissants, deuxièmement, elle érode la confiance sociale nécessaire à l’action collective et, troisièmement, elle renforce la préférence des élites pour un statu quo hostile à l’action climatique ».

a. « Au niveau international, la disjonction spatiale et économique entre ceux qui sont largement responsables et ceux qui sont les plus vulnérables au changement climatique a miné la perception d’une nécessaire action mondiale. L’accumulation des dommages dans les pays les moins riches et ayant le moins de pouvoir de négociation a permis aux pays riches fortement émetteurs de poursuivre leurs activités comme si de rien n’était. »

« Les inégalités extrêmes peuvent aussi permettre à ceux qui détiennent le pouvoir économique et politique de s’isoler des conséquences négatives de leurs décisions et de leurs actions, même si celles-ci nuisent à la majorité. Ce découplage entre les puissants et les vulnérables casse les mécanismes de communication qui pourraient signaler la nécessité d’une réponse efficace, ce qui retarde encore l’action ».

b. Deuxième mécanisme par lequel l’injustice mine l’action climatique : la réduction de la confiance sociale pour agir de façon coopérative. De nombreuses études ont démontré le rôle central des règles qui limitent l’injustice et renforcent la confiance sociale pour réussir à relever les défis liés aux biens communs. Au niveau national, l’atteinte d’un certain niveau de justice est une composante essentielle de faisabilité d’une politique publique. Au niveau international, il est largement reconnu que les pays ne s’engageront pas dans un accord qu’ils ne perçoivent pas comme étant “suffisamment équitable”.

c. « Troisième mécanisme : (…) parmi les élites mondiales et nationales, un mode de vie très carboné est devenu un droit, protégé par un phénomène de normalisation. Par conséquent, les pistes de mesures climatiques régressistes [inverses de progressistes] telles qu’une taxe sur le carbone appliquée de manière universelle, reçoivent beaucoup plus d’attention que les options plus progressistes, telles que les mesures dissuasives vis-à-vis de vols fréquents, la conduite de 4x4, la construction de grandes maisons ou la possession de plusieurs voitures ».

« Une anecdote illustre bien la préférence des groupes puissants pour un statu quo profondément inéquitable plutôt que pour un climat stable : l’envoyé spécial du président Obama pour le changement climatique, Todd Stern, avait lancé un ultimatum à ses partenaires de négociation à l’approche de l’accord de Paris : « If equity’s in, we’re out » — c’est-à-dire : « Si le mot équité est cité, nous ne signons pas l’accord » ».

Modes de vie très carbonés

14. « Les caractéristiques fondamentales de la psychologie humaine peuvent restreindre la perception de l’importance pour soi-même du changement climatique. Les raccourcis cognitifs développés au cours des millénaires nous rendent inadaptés à de nombreux égards pour percevoir le changement climatique et y répondre.

(…) La perception du risque repose sur l’intuition et sur des signaux perceptifs directs (par exemple, une menace immédiate et tangible), alors que pour la plupart des citoyens aux modes de vie très carbonés dans les pays du Nord, le changement climatique ne se présente pas [aujourd’hui] en ces termes, sauf dans le cas d’expériences locales de phénomènes météorologiques extrêmes. »

[NB : on voit bien ici que les thèses de sciences comportementales ont bien leur place dans les explications mais parmi un vaste ensemble de facteurs tous enchevêtrés]

15. « Les actions personnelles pertinentes pour l’atténuation du changement climatique sont déterminées par des facteurs psychologiques, contextuels et structurels. Mais malgré la reconnaissance de ces facteurs dans la littérature académique et la sphère politique, les tentatives d’influencer le comportement des gens ont eu un succès limité et ont rarement été portées à l’échelle nécessaire pour réduire les émissions. »

16. « Les tentatives individuelles d’agir de façon responsable ont souvent peu de liens avec des mesures plus objectives de l’impact environnemental. Même ceux qui sont préoccupés par le changement climatique ne parviennent pas toujours à le traduire par des changements significatifs de leur mode de vie. Le manque général d’attention pour les actions individuelles ayant un impact plus important a été soutenu par un discours public de longue date qui met l’accent sur des comportements relativement triviaux (par exemple, éteindre les lumières et laver à 30°C). »

17. « De nombreuses activités très carbonées sont très routinières. (…) Les actions ayant un impact sur l’environnement sont souvent stables, continues et constituent des réponses automatiques à des contextes particuliers — par exemple le fait de se déplacer en voiture de façon répétée pendant de nombreux mois ou années.

Les théories sur les pratiques sociales montrent que les routines évoluent avec les infrastructures, les compétences, les normes et les attentes. Par exemple, les développements de l’infrastructure urbaine, les routines quotidiennes et l’évolution de la signification sociale du transport privé ont fait de la voiture un mode de mobilité dominant. »

« Les politiques de réduction des émissions n’ont pas réussi à coordonner les changements nécessaires au sein de ces configurations sociales et matérielles. Par conséquent, les comportements routiniers, banals et en grande partie inconscients restent pour la plupart inchangés. »

18. « Pour que les pratiques peu carbonées se développent et remplacent les pratiques très carbonées, une coordination entre de nombreux acteurs différents est nécessaire. Par exemple, les spécialistes de la mobilité soulignent l’ampleur de la reconfiguration nécessaire pour dissocier le monde universitaire des déplacements très carbonés, notamment en modifiant les cultures institutionnelles, les pratiques de financement et le recrutement des étudiants. »

Imaginaires de société

19. « Les imaginaires de société (les images collectives de la façon dont nous pourrions vivre) ont tendance à être assemblés à partir de représentations déjà existantes. Comme le domaine émergent des humanités énergétiques commence à le montrer, les traditions, les cultures et les croyances des sociétés industrielles contemporaines sont profondément enchevêtrées avec les énergies fossilesc’est ce qui a été appelé les pétrocultures et les paysages carbonés. Les visions de l’avenir sont dominées par ces imaginaires sociaux contraints, et offrent donc rarement de rupture radicale avec le passé. »

« La production d’imaginaires sociaux est source de contestations politiques dans lesquelles certaines visions de l’avenir sont activement marginalisées et la capacité de certains groupes à imaginer de meilleurs futurs systématiquement érodée. Historiquement, les acteurs à forte consommation d’énergie et de carbone ont dominé l’exploration publique et médiatique de l’avenir post-carbone. »

20. « Les imaginaires sur les futurs possibles ont du mal à s’émanciper complètement des imaginaires modernistes d’usages de l’énergie. Typiquement, ils transfèrent la consommation d’énergie des énergies fossiles vers d’autres sources d’énergie, et sont soumis à des déformations politiques (par exemple, considérer l’énergie avant tout comme une préoccupation de sécurité nationale) ».

« Les établissements d’enseignement supérieurs n’offrent qu’une aide limitée pour remédier à cette pauvreté de l’imaginaire social. Les universités ont systématiquement exclu ou mis de côté de nombreuses traditions de savoirs non-associées à la modernité industrielle ».

« En tentant de combler ce vide, les cabinets de conseil et les acteurs historiquement très carbonés promeuvent des futurs très restreints dans leurs imaginaires. De même, les écoles fournissent peu de ressources pour aider les étudiants à s’interroger et à réfléchir de manière critique sur les récits sous-jacents qui façonnent la modernité industrielle ; elles participent même activement à ces récits. (…) Par conséquent, les jeunes sortent du système éducatif avec peu de moyens pour soutenir l’analyse critique des récits dominants de l’avenir ou pour leur permettre de commencer à construire de nouveaux imaginaires de société ».

« La pénurie d’imaginaires de société capables de concevoir des formes plausibles de vie sans dépendance aux énergies fossiles n’est pas seulement un problème de changement climatique. Elle est plutôt intimement liée à une “monoculture épistémologique” qui a appauvri notre capacité collective mondiale à imaginer des modes de vie qui ne dépendent pas de l’exploitation des personnes et des “ressources” naturelles ».

« Pourtant, dans de nombreuses communautés à travers le monde, des visions du monde enracinées localement ont persisté et n’ont jamais été totalement ou même partiellement assujetties à la modernité occidentale de plus en plus mondialisée ».

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Cet article est issu du numéro “Climat : comment expliquer l’échec depuis 30 ans” de la newsletter Nourritures terrestres.

Les enjeux de l’écologie, 2 fois par mois. Accès et inscriptions : https://nourrituresterrestres.substack.com/

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